
Pourquoi
un livre sur l'éducation numérique?
L’arrivée
puis la généralisation de l’usage des nouvelles
technologies de la communication au cours des 15 dernières années
constituent sans doute un élément majeur dans l’histoire
de l’évolution de l’espèce humaine. L’Homme
numérique n’est pas, à proprement parlé,
la dernière variété de l’homo sapiens
sur le plan génétique. Cette dernière variété
est une production de civilisation moderne. La colonisation technologique
des territoires entiers de notre univers comportemental se fait doucement
mais sûrement. Tout en nous facilitant la vie, ces technologies
prétendent désormais organiser notre sphère sociale,
amicale, amoureuse, ludique et éducative.
Depuis toujours dans l’histoire de l’humanité, l’homme
invente des objets pour faciliter la vie d’une espèce,
la notre, muni d’un système limbique ultra élargi.
Depuis toujours l’invention de l’objet fut suivie de production
de culture d’objet. Au début de l’histoire de la
civilisation humaine ce fut par exemple un masque (un bout de bois avec
deux trous et un dessin sommaire) qui produisit une culture de totem,
des chants, des danses, des histoires à raconter aux enfants
dans une transmission orale de la culture. Plus tard, une épée
produisit la mise en place d’une culture de combat, des codes,
des schèmes sociaux, bref la culture de chevalerie. Prenons l’exemple
récent de l’automobile ; Le code de la route, mais aussi
les routes en général, les signalisations, la police de
circulation etc. se mirent en place ; De nos jours la culture automobile
est une culture avec une transmission, un apprentissage, l’auto-école.
Le facteur commun de ces exemples est bien celui du temps. L’homme
invente l’objet, produit une culture d’objet dans le temps.
Une éducation ou une pédagogie autour de l’objet
semble s’avérer indispensable à l’usage sans
risque, ou avec moindre risque, de l’invention par l’homme.
Le problème avec les nouvelles technologies, ordinateurs, consoles
de jeux, Internet, smartphones etc. est que cela va si vite
que l’homme, pour la première fois de son histoire n’a
pas le temps de produire une culture appropriée et de la transmettre.
Il y a bien une « culture web » dont on parle qui est plutôt
un ramassis de constats résignés, mi admiratifs, mi apeurés.
Cependant, la culture d’objet excède largement le cadre
du listage des pratiques anarchiques ou organisée de l’objet.
Conservons notre exemple de l’automobile : La culture automobile
n’est pas le listage des usages que l’on en fait ; on en
considère les risques et les dangers résiduels, on en
parle à nos enfants en leur apprenant comment traverser une rue
en regardant à droite et à gauche ; on leur dit qu’ils
peuvent traverser quand le petit bonhomme passe au vert. Quand ils sont
suffisamment grands, on leur paye une auto-école pour qu’ils
obtiennent leur permis de conduire. Exemple simple pour dire que la
culture suppose transmission.
Avec les bidules électroniques de toutes sortes, les parents
offrent aux enfants la crème de la technologie humaine, des engins
puissants... La bonne question à se poser est celle de savoir
si une culture leur est transmise à cette occasion.
De deux choses l’une : ou bien la culture correspondante à
cet objet existe –je ne pense pas que ce soit le cas mais admettons
l’hypothèse- il faut bien que le pédagogue, le psychologue
et les parents se mettent à produire un corpus transmissible
à la jeune génération. Ou bien cette culture n’existe
pas et il faut s’employer à en produire une et de la transmettre
car à la vitesse à laquelle évoluent ces bidules
et surtout avec les usages problématiques, l’on ne peut
plus faire semblant de ne pas voir, on n’est plus en mesure de
s’offrir le luxe d’attendre des décennies pour s’y
mettre. Pourquoi ? Parce que la transmission est une fonction humaine
qui ne supporte pas la rupture. Vous avez un doute ? Combien d’entre
vous savent faire du feu avec deux bouts de bois et le transmettent
à la génération suivante ?!...
J’ai consacré quinze années de ma vie de chercheur
à faire admettre en France que nous ne sommes pas à l'abri
des problèmes de mésusage des nouvelles technologies.
La tâche fut ardue car ici nous sommes conservateurs et méfiants,
mais aussi parce que l’étiquette de technophobe attend
au tournant. Vu le poids économique du secteur, la machine de
démolition guette tout chercheur indépendant qui «
fait peur aux gens ». Quelques autres collègues et confrères
ont fait de même et progressivement l’idée qu’il
puisse y avoir des cyberdésordres a fait son chemin. Puis les
faits sont là, les gens ne sont pas des aveugles ; ils voient
que les jeunes et les moins jeunes perdent pied dans leur addiction
à l’écran ; presque tout le monde connaît
quelqu’un ou a entendu l’histoire de quelqu’un qui
s’est fait du mal, ou a fait du mal à son entourage avec
son mésusage de l’écran...
Il
est temps pour moi, à présent, de passer à un autre
niveau du débat. Les cyberdésordres existent bel et bien,
ceci même si les manuels de psychiatrie peinent à l’évoquer,
ceci même s’il y a encore des conservateurs qui en nient
l’existence. La négation n’est pas réservée
à l’histoire de guerres et de génocides, elle existe
aussi dans l’histoire des sciences : Galilée écopa
d’un procès, se repentit même, mais la terre continue
à tourner et le géocentrisme n’est plus que la croyance
irrationnelle de quelques originaux au narcissisme accidenté
portant des œillères idéologiques...
Cet autre niveau du débat est bien celui de l’éducation
numérique. Les enfants et les adolescents cyberdépendants
ont tous manqué de repères ; à plus forte raison,
leurs parents n’ont pas pu leur transmettre ces repères
car eux-mêmes n’en avaient pas ! Ceci est un vrai problème
car la plupart des parents ignorent les dangers résiduels des
nouvelles technologies, ils ne sont donc pas en mesure de transmettre.
Je précise ici que ce n’est pas l’objet technologique
qu’il faut fustiger mais le mésusage qui s’en fait.
Au-delà d’une prise de conscience nécessaire, il
est également très important que les parents puissent
produire un discours adapté à l’âge de l’enfant
pour lui inculquer, en bon parents, des limites. Or en absence
de limites, il est difficilement concevable qu’un équilibre
puisse se produire. Ces deux notions sont intimement interdépendantes.
Qu’il s’agisse de sexe, de jeu ou de socialisation virtuels,
je me suis efforcé de proposer dans ce livre une compréhension
abordable de la problématique tout en dispensant des préconisations
d’usage et de circonstances. L’éducation numérique,
l’éducation aux médias reste la pierre angulaire
d’une culture transmissible dont le rôle, outre la sauvegarde
des valeurs fondatrices d’une société, est bien
celui de produire des individus adaptés et équilibrés
pour la société de demain.